jeudi 24 septembre 2015

Si ce monde vous déplaît… et autres essais – Philip K. Dick (1995) Note : 14/20

Si ce monde vous déplaît… et autres essais – Philip K. Dick (1995)

Dieu, androïdes et mondes parallèles


Une anthologie de quatre discours, écrits et délivrés entre 1972 et 1978, en pleine époque mystique de Dick.

J’imagine la tête de ceux qui ont assisté à ces conférences et qui s’attendaient à un auteur de science-fiction certes génial mais banal et qui se retrouvent face à une graine de prophète.

Ce bouquin prouve une fois de plus que les véritables philosophes du XXème siècle sont les auteurs de science-fiction qui, anticipant des mondes futurs, y apposent des morales nouvelles que nos descendants auront le devoir d’appliquer. Et à ce jeu là Dick est un roi, une sommité de la discipline : il explose un Heidegger, terrasse un Sartre et piétine un Deleuze.

Par l’imaginaire, la prospective, il établit les codes d’une humanité future. Le nouveau Jules Verne sans aucun doute, le mysticisme et le psychédélisme en plus.

Robot, androïde, réplicant ou cyborg, peu importe la terminologie même si chacun répond à une définition bien précise, Dick en livre une réflexion à l’aune de l’humanité. Ces simulacres inquiètent Dick et il en donne les raisons profondes !

Dieu, qu’il appelle le Programmateur-Reprogrammateur, est influence et référence constante dans son discours. L’image du poisson, symbole des premiers chrétiens persécutés par l’empire Romain, est la clef de voûte qui le maintient dans la paranoïa tout en l’en délivrant.

S’excitant sur Nixon qui est pour lui le diable, l’incarnation du mal, une émanation de l’antéchrist qui subit une punition divine par le truchement du Watergate.

Pour conclure, un livre essentiel pour la compréhension globale de l’œuvre de Philip K. Dick, souvent barrée et excessive, mais frappée du sceau de la sincérité.

Sa définition du réel est merveilleuse et implacable : « la réalité c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne s’en va pas ». Et puis sa blague du patient qui dit à son psychiatre, docteur j’ai l’impression que quelqu’un met un produit dans mes aliments pour me rendre paranoïaque.
Le serpent qui se mord la queue, tout Dick y est résumé.




Samuel d’Halescourt



dimanche 20 septembre 2015

Troisième message du Kindred

Troisième message du Kindred

Un moteur à la con


Floyd m’informe que l’injecteur ionique est mort et que son remplacement nous coûtera 4000 hélio-dollar sans compter la main d’œuvre. On est pris à la gorge, c’est ça ou la condamnation à faire le pied de grue sur une planète des plus moribondes et inhospitalières ad vitam aeternam. On se boit une petite bière, une Bradburry brune, adossés au vaisseau en attendant le mécanicien

J’ai la sensation étrange que rien ne se déroulera comme prévu. Que le grand ordonnateur a décidé de nous entraver, de nous mettre des bâtons dans les roues, de compromettre nos plans les mieux ordonnés. Le mécanicien s’est ramené alors que je jetais un coup d’œil au moteur qui m’apparaît comme un monstre de métal impénétrable. Un léviathan technologique aux multiples ramifications, une bête mécanique, démoniaque, de feux éruptifs et d’alliages surchauffés.
Je tends la carte du vaisseau à l’employé qui la scanne sur sa tablette professionnelle. Sur son écran doit s’afficher la carte d’identité du Kindred :
  • Propriétaire : Eewar Al-Mecca
  • Immatriculation : 3012 PL 36 A
  • Constructeur : Asimov Century III
  • Numéro de série : 2907
  • Type de moteur : Andrevon IV première génération
  • Année de construction : 2441

Le type sortit un paquet de Jupiter’s et s’en alluma une avant de dire :

  • Vous êtes immatriculé Pluton, vous cherchez les problèmes ?
  • Ça, ça nous regarde ! rétorquais-je
  • Ça regardera aussi les douaniers qui viendront sûrement vous rendre visite !

Je laisse Floyd deviser avec notre nouvel ami sur la panne qui nous rassemble devant la coque grande ouverte. Cela ne peut faire que du bien au propulseur de prendre un peu l’air, cette antiquité manufacturée, rafistolée de partout qui peut trembler comme une chaudière proche de l’explosion. Cet hybride plasmatique alimenté par un réacteur à fusion nucléaire n’en n’a plus que pour une décennie avant de finir au recyclage.

Je remonte dans la minuscule pièce qui me sert de bureau, me sers une vodka et attaque le « Paul Verlaine » de Zweig. Dehors tout est calme, l’astroport du dôme Cherryh est un havre de paix des plus salutaires.

Je vous recontacte prochainement.



Samuel d’Halescourt

mercredi 16 septembre 2015

The Social Network de David Fincher (2010) Note : 17/20

The Social Network de David Fincher (2010)

Enlevez le « the », juste Facebook !


Du bon Fincher, comme d’habitude mais à la qualité encore rehaussée. Un film pour l’histoire, marqueur d’une génération, aussi important que le fut « easy rider » en son temps, seules les bécanes ont changé, passant de la moto à l’ordinateur. La voix off survitaminée de Zuckerberg fait également penser à celle de Trainspothing.

La thèse du film est simple et se résume en un seul questionnement : à qui appartient une idée, à celui que l’a et n’en fait rien ou à celui qui a les capacités et la volonté de la développer ?

La scène d’ouverture est incroyable, un dialogue au couteau, digne de celle de « réservoir dogs », qui annonce un film du même tonneau, brillant, haletant et submergeant.

Après quoi, se succèdent des plans qui suivent Zuckerberg traversant Harvard et puis le plus intéressant, un montage où l’on voit des jeunes, qui ont tout pour eux, faire la fête et notre héros dans son coin ourdir sa vengeance. C’est magistral, cela sous-tend que ceux qui ont la beauté et la richesse sont des improductifs, des homo festivus, et que ceux qui en sont dépourvus, les inadaptés, sont les seuls capables de création de par une volonté de puissance encore inassouvie.

A noter la petite référence à Karaté Kid qui fait toujours plaisir quand les frères Winkelvoss évoquent la possibilité de se déguiser en squelette.

La présence de Rooney Mara est un vrai plus, cette actrice est proprement géniale, son charisme illumine les quelques séquences où elle apparaît.

Pour conclure, une œuvre incontournable de notre jeune modernité post-internet, une épopée contemporaine du capitalisme virtuel, d’une bulle spéculative traitée avec génie.

La lumière, l’ambiance, la progression de l’intrigue, tout est parfait. L’ascension de Zuckerberg, parti de rien et se constituant un empire étape par étape, est palpitante. Le nouveau monde avec les géants de l’internet : Google, Youtube et Facebook, s’invente sous nos yeux, à base de code algorithmique et d’ingéniosité.

Le film s’achève sur la sauterie organisée pour le premier million de comptes Facebook. Aujourd’hui nous en sommes largement au-delà du milliard. Quelles limites pour Zuckerberg ?

Evidemment que rien n’a dû se passer comme le film le montre et pourtant tout paraît vraisemblable. Un pur thriller informatique.




Samuel d’Halescourt

dimanche 13 septembre 2015

Une simple lettre d’amour (2015) – Yann Moix Note : 11/20

Une simple lettre d’amour (2015) – Yann Moix 11/20


Autopsie superficielle des sentiments




J’ai un bureau, c’est la table de ma cuisine, est-ce que je mérite le peloton d’exécution ? Quant au mot blême, il ne me dérange pas à ce titre qu’il apparaît dans ce qui est sûrement le plus beau poème de Verlaine « Mon rêve familier ».

J’ai dû procéder à une deuxième lecture de l’ouvrage tellement il ne m’en était rien resté. Est-ce ma mémoire qui défaille, qui sélectionne ou est-ce ici la preuve de la grande vacuité littéraire de Moix ?

Moix aime jouer avec les mots, en construire des associations insolites dont certaines claquent et d’autres sont d’une laideur épouvantable, comme si enfermé dans un monde clos, différent du nôtre, il écrit ce qui chez lui sonne juste et dissone chez les formatés de la belle langue. Son autisme prosodique ne parle qu’à lui-même et je ne suis pas à l’abri d’être atteint d’un mal similaire.

Une lettre d’amour, entre rancœur et analyse, constat d’échec, d’incompatibilité, déballage d’un ressentiment irréconciliable.

Enfin une lettre, plutôt un long poème, une longue litanie en prose, du moins pour la première partie du bouquin, la seconde étant plus douce à l’intellect, des réflexions qui font parfois mouche sur l’universel masculin.

Pour conclure, un livre inutile, du vent sur papier, de l’ampoulé moderne, Moix dans ses pires inclinations.

Il joue à l’original, au créateur de nouvelles formes, au déstructurant et ça tombe lamentablement au fond d’un abîme littéraire, même si je salue la volonté et l’ambition de proposer et produire.

Une minuscule brique dans le mur d’un édifice dont le temps jugera de la valeur.








Samuel d’Halescourt


mercredi 9 septembre 2015

Deuxième message du Kindred

Deuxième message du Kindred

Avarie et atelier coiffure


Encore ce foutu moteur qui fait des siennes ! Je rêve d’accumuler assez de fric pour le changer. Me payer un Andrevon V ou un Herbert 5000 mais pour ça il faudrait débourser pas loin de 250 000 helio-dollar (HD) et pas pour du neuf mais pour de l’occasion.

Le propulseur est tombé en rade dix heures après avoir quitté Mars. L’inertie nous a tout de même mené à destination, mais avec quel retard !

Le dôme Cherryh et son astroport nous ouvrent les bras. On nous octroie la place 307 et pour 150 HD par jour le Kindred est chez lui.

C’est la troisième fois que je fous les pieds sur Ganymède et sans être des expériences désastreuses ça n’a jamais été la panacée.

Avant de sortir du vaisseau, je demande à Floyd de me passer un coup de rasoir, de réajuster ma crête et d’en renouveler la coloration bleue métal. Il s’exécute en râlant qu’il n’a quasiment plus de beuh et que je serais bien avisé de lui en acheter quelques grammes quand je descendrai en ville.

Floyd descelle la chambre du moteur après avoir tapé le code d’ouverture de la coque. Une tonne d’une fine technologie vieille de plus d’un demi-siècle considérée comme obsolète sauf pour les débrouillards de la contrebande céleste, les pèlerins du trafic, les errants mercantiles, les voyageurs du prohibé. Mercenaires de la nécessité, nous refourguons sans foi ni loi tout ce qui peut faire gonfler nos escarcelles. Frauduleux et sans aucune culpabilité, nous tirons notre épingle d’un jeu trop facile à contourner.

Mon associé s’y connaît en mécanique mais sur ce coup là il aura besoin de l’aide d’un professionnel et de quelques pièces de rechange. Un moteur c’est capricieux comme pas deux. Il doit bien y avoir une liste de cent cinquante composants indispensables au bon fonctionnement de l’ensemble et tous les six mois vous êtes mûrs pour la réparation, le changement de l’un d’entre eux.

Je remonte dans le Kindred pour passer deux messages. Le premier pour prévenir que les pastèques sont arrivées à notre destinataire. Le second à l’astroport pour demander le déplacement d’un mécanicien de la Ganymède Spaceship.

Après quoi je me réchauffe une soupe Ramen au poulet.

En pleine dégustation, je vous recontacte prochainement.



Samuel d’Halescourt

samedi 5 septembre 2015

Avatar de James Cameron (2009) Note : 14/20

Avatar de James Cameron (2009) 14/20

L’effet King-Kong ou l’apologie grossière du primitivisme


Fable écologique, métaphore de l’éradication des Indiens d’Amérique, celle de l’oppression des dernières tribus humaines, bloquées au paléolithique, harcelées par les intérêts du capital ou pur divertissement dépourvu d’allégorie ? Certainement un peu de ces quatre options

Un bataillon d’humains, constitué de militaires, scientifiques et administratifs, s’est installé sur la planète.

Leur but est d’exploiter un minerai rare se trouvant exactement sous un arbre gigantesque où vit une tribu extraterrestre, les Navi. L’affrontement est inévitable si les avatars échouent à la négociation.

Cameron aurait pu instaurer une certaine neutralité dans le point de vue et se contenter d’exposer deux logiques irréconciliables qui s’opposent avec ardeur. Mais il a choisi son camp, le scénario avec lui. La narration et sa manipulation se rangent du côté des bleus. Il nous pousse à privilégier l’esprit de justice à ce démodé esprit de corps, de race. Tout comme dans King-Kong, tout est fait pour nous convaincre de prendre parti pour l’exogène et de jubiler du massacre des nôtres. Même sous l’égide de l’image et du symbole, vous ne m’empêcherez pas de trouver cela partiellement malsain ; car je me tiens définitivement, rigoureusement du côté de mon espèce, fusse-t-elle la plus stupide que le cosmos ait jamais pondue, jusqu’a ce qu’un éclair d’intelligence m’oblige à une palinodie.

Cameron tente également de nous faire passer une bande de grands bleus archaïques, mi-secte, mi-communauté hippie, pour l’incarnation suprême de la pureté, ne faisant qu’un avec la nature la plus hostile, reliés à elle par une natte synaptique. Apologie grossière du primitivisme ! En toute honnêteté, quel est leur destin ? Vivre ainsi, indéfiniment, jusqu’à ce que l’univers devienne un immense glaçon et que tout s’éteigne. Nous, au moins, nous cherchons des réponses, nous ne restons pas là, les bras ballants, enfermés dans un temps cyclique, à attendre la fin sans le commencement d’un début de savoir métaphysique.

Pour conclure, ça reste un bon film de SF dans la forme et comment pourrait-il en être autrement au vue de la débauche de moyens financiers. L’histoire ressemble étrangement à celle développée dans le roman « Hestia » de Carolyn J. Cherryh avec la démesure et le système des avatars en plus.

Il y a également du Alien II dans la technologie militaire utilisée, en particulier les robots géants à la manœuvre facile.

Un film qui ravira les dépressifs à la recherche d’un ailleurs plus conciliant, tous les contempteurs de la civilisation occidentale et affligera les autres.




Samuel d’Halescourt

dimanche 30 août 2015

La huitième couleur – Terry PRATCHETT (The Colour of Magic 1983) Note : 15/20

La huitième couleur – Terry PRATCHETT (The Colour of Magic 1983)

Héroïque tourisme


Formidable livre ! Premier tome des annales du disque-monde qui en comptent une trentaine et quelques hors séries.

Je n’aurais pas lu Pratchett s’il n’était pas mort récemment et si Gillus de la zone geek n’en n’avait pas fait la nécrologique promotion. Merci à lui.

Brillante idée que d’avoir mis en scène un touriste muni d’une boîte à images et d’un coffre magique sur pattes au milieu d’une héroïque fantaisie parodique mais concrète.

Le monde, une tortue gigantesque sur laquelle reposent quatre éléphants, sur lesquels se trouve une terre plate. Le disque-monde est particulièrement génial même s’il semble avoir été créé en cinq minutes au coin d’une table. Une fulgurance qui paraît facile. Deuxfleurs, Rincevent, Hrun le barbare, la Mort ou le Patricien, sont autant de personnages qui marquent le conscient, impriment la mémoire par leur dimension à la fois sérieuse et délirante, leur puissance conceptuelle et leur imprégnation dans un univers de pur imaginaire. Une sorte de San Antonio de la fantaisie.

Le langage est particulier, unique, déstabilisant au début, il s’inscrit comme envoûtant et profondément décalé par la suite.

Entre amour et dérision pour un sujet qui visiblement inspire et passionne Pratchett, de l’intégration de créatures mythologiques qui donnent corps à l’ensemble : Dryades, dragons et trolls marins.

Le personnage de la Mort, dont les dialogues sont en majuscule, est pour le moins incongru dans l’histoire mais j’en suis sûr trouvera toute sa justification dans les tomes à venir.

Pour conclure, un livre humoristique dans un genre jusque là un peu trop sérieux, une bonne séance de jeu de rôles animée par un maître de jeu facétieux et imaginatif, une plongée dans un Tolkien sous acide.

Une œuvre qui entérine la supériorité des Monthy Python sur Robert E. Howard, le génie absurde des anglais sur la tradition de la fantaisie des anciens.

Ne reste plus qu’à lire le tome II.



Samuel d’Halescourt