mardi 2 janvier 2018

Marlène – Philippe Djian (2017)                                           note :  12/20


Du quotidien extraordinaire

Djian, encore une fois, et plus que d'habitude, nous conte la sempiternelle histoire du quotidien confronté au tragique, celui qui s'immisce dans la banalité comme son coup de fusil final.

Les personnages sont plutôt bien construits quoique quelque peu éthérés, manquant de consistance, toujours plus ou moins fantomatiques comme dans tous les derniers livres de Djian.

Une autre variation infernale où des dieux implacables huilent en maître de la perfection et du destin leurs rouages contre lesquels on ne peut rien, pas même les vétérans de l'Afghanistan.

Il faut y souligner l'importance mystérieuse du bowling comme une chambre secrète où s'enregistrent les confidences et se noue l'intrigue.

De Djian, je ne sais plus quoi penser ! Accumule-t-il le énième livre sans réelle importance ou produit-t-il une brique essentielle d'une œuvre cohérente et majeure que l'on ne saura identifier que bien des années après son trépas.

Toujours est-il que le dernier Djian se lit actuellement comme on avalerait un mets que l'on sait désiré mais dont la saveur nous paraîtrait bien fade, le goût simplement réhaussé par la nostalgie du temps où l'on aimait vraiment ça.

Pour conclure, un livre médian, qui à l'image des dernières parutions reste bloqué sur l'esprit de « Doggy bag » et ressemble à ce que pourrait être une série télé orchestrée par un David Lynch français, Philippe Djian en l'occurrence.

Ça se lit aisément mais la substance, la chair, le contenu véritable qui marquent la mémoire du lecteur au fer rouge sont bien minces voire inexistants.

C'est finalement assez beau mais sans corps. Le style bien sûr mais où est le discours ? Nous sommes face à un rempart qui ne protège qu'un désert.




Samuel d'Halescourt

samedi 2 décembre 2017

Sixième antienne du Kindred

Du mythe et de sa véracité


Lovecraft l’avait subodoré. De sordides entités végètent, tapies dans l'ombre de cratères poussiéreux, prêtes à bondir et imposer leur culte.

Disséminées à la surface, dans le sous-sol et les profondeurs océaniques de toutes les planètes et satellites du système solaire, les plus dangereux des grands anciens, dormant du sommeil du juste, aux confins du nuage d'Oort sur des astres que l'on qualifie de nains.

Tentacules, trompes, cornes et peaux luisantes les caractérisent. Hantise des explorateurs et des aventuriers, elles surgissent au nom d'ordres ancestraux.

La légende dit qu'Howard Philipps avait mis la main, dans la bibliothèque de son père franc-maçon (initié de quelques hypothétiques arcanes), sur des livres affirmant leur présence au monde.

Quoi qu'il en fût, les choses s'avèrent bien réelles, rôdant dans de longs espaces vides et venues d'endroits si lointains et exotiques qu'ils confineraient à des dimensions parallèles.

Toujours la légende. Car il était aussi probable qu'elles furent conçues en laboratoire par des savants fous initiés à cet occultisme que l'on nomme le mythe de Cthulhu.

Cthulhu s'en repaît, aperçu sur Mars, Ganymède ou Sedna, les témoignages abondent sur l’incarnation charnelle du géant aux tentacules faciales. Le mythe fascine et la base de données est là, entretenue par une tripotée d'écrivains visionnaires.

Sa deuxième intuition qu'un livre peut rendre fou est là aussi confirmée par le tangible. De vieux grimoires quasiment anonymes attendent leurs lecteurs avec délectation, prêts à répandre leurs mots empoisonnés, du génie de la vérité, dans leurs cerveaux innocents et fragiles.

Aucun calibre, aucune arme ne vous sera efficace contre eux. Seuls leurs sbires prêteront le flanc à votre défouraille. Les princes immondes, eux, vous ratatineront.




Samuel d’Halescourt

lundi 13 novembre 2017

Vingtième message du Kindred

Dialogue des amitiés archaïques


Et Hawkmoon était un Bellemariste convaincu et assidu, presque fanatique. Un des traits caractéristiques de cette vie monacale consistait à se lever tous les jours aux aurores pour suivre les émissions de télé shopping sur la grande chaîne martienne francophone.

- Comment ça va keupon ? me balance l’orque en m’agrippant l’épaule gauche.
- Bien et toi Hawk ?
- Ça peut aller !
- Tu travailles toujours comme videur à l’Eden ?
- Y a pas mieux comme couverture ! Sauf que le patron est complètement allumé, il planque une tonne de C-4 dans une réserve secrète.
- Un mercenaire de l’ombre ?
- Ouais, spécialisé dans l’explosif, le roi des artificiers, il a tout un tas de trucs prêts à péter. D’ailleurs en parlant de ça, moi aussi je me suis lancé.
- T’as raison, faut faire du fric. Là est la vérité du monde !
- Mon profil est en ligne et les orques sont recherchés pour leur force de frappe. Toi aussi t’aurais ta place Eewar !
- Non merci, je reste fidèle à mes petits trafics, c’est moins dangereux.

Un ange est passé en moonwalk et Hawkmoon a continué :

- T’as vu le denier Star Wars ?
- Ouais ! moyen. Toute une trilogie sur le passé de Jabba le Hutt, au début je trouvais l’idée intéressante mais au final ça fait un peu long ! Surtout que le tas de graisse passe son temps à roupiller et à bouffer.
- Un peu comme ton pote Floyd !
- Ya de ça ! Mais t’inquiète il a de la ressource.
- Bon faut que je te laisse, je prends mon service à l’Eden dans vingt minutes.
- Ok, à la prochaine Hawk !
- Prends soin de toi mec !

La-dessus, je suis rentré. Parti retrouver mon studio douillet au neuvième étage d’un immeuble rue Stanley Kubrick.

Je vous recontacte prochainement.

Samuel d’Halescourt

jeudi 26 octobre 2017

Chronique des enfers


Chapitre I (5)



La part de mon enfance heureuse est gorgée de souvenirs d'images et d'odeurs, de visions bucoliques troublées par des bourrasques de vents poussiéreux et capricieux, de chevaux magnifiques montés par des cavaliers à l'air hiératique, de prairies immenses aux arbres solitaires, d'éclats de rire de marmots aux visages laiteux, de jeux traditionnels ou inventés dans l'instant, de camarades certes violents mais compréhensifs. Nous n'étions sujet à aucune contrainte si ce n'est la connaissance d'épopées divines et l'apprentissage de nombreux métiers.

Cet age ne s'encombrait d'aucune ambition, d'aucun rêve particulier sur le devenir, simplement le plaisir d’être au monde et d’évoluer au contact hasardeux du destin.

De ces années, une interrogation de mes petits camarades revenait sans cesse : « pourquoi tu ne te bats jamais ? » Je ne savais pas quoi répondre mais le fait était là ! Mon caractère pacifique, mon esprit profondément androgyne impropre à toute violence étaient bien réels. J'étais une énigme pour moi comme pour les autres.

Seuls mes plus proches, mon groupe d'amis, n'y voyaient rien de ridicule. Médi, Xima et Malène, liés par l'enfance et l'entraide. Je vous retrouverai un jour pour vous extirper à cette vie de misère, pour votre malheur à tous.

Médi était un colosse pour son jeune age et sa simple présence suffisait à dissuader d'éventuels harceleurs de venir nous chatouiller.

Xima était le fils du chef de la tribu et jouissait de ce fait d'avantages héréditaires, un mélange de respect et de mise à l'écart.
Quant à Malène, pourtant convoitée par d'autres groupes plus attrayants, conformes et prometteurs, elle s'était entichée de notre petit groupe de marginaux prépubères auquel elle apportait toute sa générosité et sa différence en plus de sa beauté et de son intelligence.

Les nombreuses transhumances dont nous suivions servilement l'itinéraire ne repassaient jamais deux fois au même endroit, ce qui nous donnait une impression de perpétuelle aventure mais de nous sentir comme étranger partout où nous atterrissions.




Samuel d'Halescourt

jeudi 12 octobre 2017

Chronique d’une fin de règne (2017) – Patrick Rambaud                           Note :  14/20

Un benêt confronté à l’histoire



L’ouvrage est meilleur que le précédent, consacré lui aussi au règne de François Hollande. Ce qui est dû non pas à une qualité renouvelée de l’auteur mais au fascinant foisonnement de l’actualité, entendez par là l’abondance des attentats terroristes sur notre sol. Quelque part l’impéritie reste flagrante et c’est le cadre qui tient en haleine.

Il s’y trouve également une moindre obsession pour Sarkozy même si celui-ci reste présent, son retour en politique le justifiant cette fois.

J’ai retenu deux erreurs factuelles : Duterte n’est pas le président de l’Indonésie mais des Philippines et Jean-Marie Le Pen n’a pas crié « Jeanne, sauve-nous » mais « Jeanne, au secours » au pied de la statue de celle-ci.

Ces chroniques aristocratisantes et médiévales mises au goût de notre temps nous permettent de nous repasser le film d’une mémoire fraîche, d’une actualité déjà devenue évènements incontournables de notre histoire. C’est donc par la force des choses, un livre plus sur la gestion d’un embryon de guerre civile que sur l’action à proprement parler d’un président aussi entravé en fin de mandat fût-il.

Comme pour « François le Petit », c’est finalement un livre qui n’a que peu d’intérêt pour nous autres, contemporains des faits, mais qui en aura pour les générations à venir. Dans cent ans, si la planète n’est pas devenue un barbecue géant, il en aura.

Pour conclure, Rambaud insiste, continue à caricaturer avec détermination les rois de son époque et cela, mine de rien, commence à constituer une part importante de son œuvre, peut-être même que l’on ne retiendra de lui que « la bataille » et ses chroniques de la brochette Sarkozy-Hollande, étendue à Macron si le cœur lui en dit.

Rambaud force-t-il le trait, prend-t-il plaisir à dénigrer nos présidents, ou sont-ils, hasard de l’histoire, intrinsèquement ridicules ?




Samuel d’Halescourt

mardi 26 septembre 2017

Les portes de la perception (1954) – Aldous Huxley Note : 15/20

L’ignoble festif a remplacé l’expérimentation scientifico-chamanique


D’abord déçu de constater que « Les portes de la perception » à proprement parler n’était en fait qu’un court texte dans un recueil qui en compte beaucoup d’autres et sur lesquels nous reviendrons ultérieurement.

Ma contrariété passée, je découvris un texte bien décevant, eu égard à son aura légendaire, qui engendre, il faut bien l’avouer, une légère pointe d’ennui malgré ses qualités incontestables. Notamment celle de traiter avec le plus grand sérieux sa prise de mescaline sous le contrôle d’un médecin, témoin de son expérimentation.

On est loin de la crétinerie hédoniste de notre époque vis-à-vis des drogues. On est là face à un écrivain d’âge mûr qui décide de manière raisonnée d’explorer les méandres encore cachés de son cerveau pour produire avec plus de clarté une œuvre d’art, en l’occurrence « Les portes de la perception ». Car en tout instant et en tout lieu, la seule justification à la prise de psychotropes est la création qui doit naturellement en découler. Les perturbateurs du réel, pour les artistes ! Que les autres, improductifs, restent à la camomille.

Quant au reste du livre, c’est des plus intéressants, toujours dans un style très austère, Huxley y dévoile sa part authentiquement mystique, théosophique, admirateur du divin dans la jouissance d’une entière liberté.

Pour conclure, l’œuvre culte d’un écrivain qui l’est tout autant qui réjouit par son traitement sérieux, universitaire, de l’absorption de plantes chamaniques qui ne sont pas l’apanage de quelques hippies autodestructeurs. C’est finalement un récit de voyage mais intérieur, cérébral et domestique.

Un érudit qui se défonce aura toujours plus de choses à dire que les fêtards écervelés qui ne cherchent qu’à s’atomiser un peu plus. Merci Monsieur Huxley de réhabiliter les psychotropes dans le cadre qui leur sied, l’expérimentation scientifico-chamanique et le retour d’expérience par du concret, de l écrit !




Samuel d’Halescourt

mardi 12 septembre 2017

Le prophète – Khalil Gibran (1923) 14/20


Les sept sœurs du plaisir

Lorsque j'ai appris que cet ouvrage faisait partie de la bibliothèque du parfait petit hippie, cela m'a instantanément intrigué et je n'ai pas hésité cinq secondes à l'acheter quand je suis tombé dessus dans ma librairie mère au minuscule rayon de littérature arabe.

Ouvrage hautement mystique, d'une poésie profonde et si intelligible qu'elle en deviendrait suspecte.

Gibran donne vie à un prophète qui apparaît comme parfait : tolérant, poussant à la réflexion et à la contemplation, évoquant la simple surface de concepts pourtant complexes, pour en approcher le cœur depuis l'écorce.

Il apparaît évident que ce prophète, fait de bonté et de douceur, a tout pour ravir, contenter les occidentaux baignés dans la figure du Christ alors qu'il semble avoir été créé pour parler aux musulmans et abroger certaines de leurs doctrines. L’emblématique chapitre où il fait l'éloge des cheveux flottant dans le vent est une attaque en règle à l'obligation du port du voile.

J'imagine qu'il n'y a que les libanais dans le monde islamique pour apprécier ce texte car la provocation génératrice de fatwas se distingue clairement.

Pour conclure, un livre fantasmatique où Gibran livre la vision d'un prophète dont il aurait aimé être le disciple ou qu'il aurait aimé, dans une bouffée mégalomane, tout simplement être.

C'est à la fois moderne et archaïque, curieusement hors du temps ou miraculeusement intemporel.

Un court texte qui, sans chambouler l’âme ou révolutionner notre vision du monde, fait du bien, rassérène, nous montre qu'il peut exister des êtres sages, pleins de lumière et de tempérance, réconciliant les contraires avec un regard d'une mysticité bienveillante sur les choses et l'existence.

Et qui saura identifier les sept sœurs du plaisir. J'ai ma petite idée mais je vous laisse seul les découvrir.




Samuel d'Halescourt